Je...

Publié le par Lène

Kyo rentra, s'habilla en un instant : pantalon, chandail. Des espadrilles (il aurait peut-être à grimper). Il était prêt. May lui tendit les lèvres. L'esprit de Kyo voulait l'embrasser ; sa bouche, non, - comme si, indépendante, elle eût gardé rancune. Il l'embrassa enfin, mal. Elle le regarda avec tristesse, les paupières affaissées ; ses yeux pleins d'ombre devenaient puissamment expressifs, dès que l'expression venait des muscles. Il partit.
    Il marchait à côté de Katow, une fois de plus. Il ne pouvait pourtant se délivrer d'elle. "Tout à l'heure, elle me semblait une folle ou une aveugle. Je ne la connais pas. Je ne la connais que dans la mesure où je l'aime, que dans le sens où je l'aime. On ne possède d'un être que ce qu'on change en lui, dit mon père... Et après ?" Il s'enfonçait en lui-même comme dans cette ruelle de plus en plus noire, où même les isolateurs du télégraphe ne luisaient plus sur le ciel. Il y retrouvait l'angoisse, et se souvint des disques : " On entend la voix des autres avec ses oreilles, la sienne avec la gorge." Oui. Sa vie aussi, on l'entend avec la gorge, et celle des autres ?... Il y avait d'abord la solitude, la solitude immuable derrière la multitude mortelle comme la grande nuit primitive derrière cette nuit dense et basse sous quoi guettait la ville déserte, pleine d'espoir et de haine. "Mais moi, pour moi, pour la gorge, que suis-je ? Une espèce d'affirmation absolue, d'affirmation de fou : une intensité plus grande que celle de tout le reste. Pour les autres, je suis ce que j'ai fait." Pour May seule, il n'était pas ce qu'il avait fait ; pour lui seul, elle était tout autre chose que sa biographie. L'étreinte par laquelle l'amour maintient les êtres collés l'un à l'autre contre la solitude ; ce n'était pas à l'homme qu'elle apportait son aide, c'était au fou, au monstre incomparable, préférable à tout, que tout être est pour soi-même et qu'il choie dans son coeur. Depuis que sa mère était morte, May était le seul être pour qui il ne fût pas Kyo Gisors, mais la plus étroite complicité. "Une complicité consentie, conquise, choisie", pensa-t-il, extraordinairement d'accord avec la nuit, comme si sa pensée n'eût plus été faite pour la lumière. "Les hommes ne sont pas mes semblables, ils sont ceux qui me regardent et me jugent , mes semblables, ce sont ceux qui m'aiment et ne me regardent pas, qui m'aiment contre tout, qui m'aiment contre la déchéance, contre la bassesse, contre la trahison, moi et non ce que j'ai fait ou ferai, qui m'aimeraient tant que je m'aimerais moi-même - jusqu'au suicide, compris... "   "

Extrait de La Condition humaine, Malraux

Publié dans De la littérature

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Le Djisse 21/10/2009 20:45


Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire? L'angoisse lui tordait l'estomac.

Dur d'essayer d'écrire après Malraux...


Lène 09/11/2009 23:35


C'est ce que je me suis dit oui